1 semaine, 1 récit. #VendrediLecture => Anniversaire de la Retirada : récit de Lydie Salvayre

Lydie Salvayre a consacré un livre à la vie de sa mère en Espagne dans les années de guerre civile 1936 à 1939. Ce livre, Pas pleurer, est écrit en français à la première personne et donne la parole à une narratrice de plus de soixante-dix ans qui raconte sa jeunesse et l’histoire de son pays dans une langue française teintée d’espagnol et comportant de nombreux néologismes, traductions hasardeuses de l’espagnol comme le mot mirades (de miradas) à la place de regards.

 

Vers la fin de l’ouvrage, elle raconte avec les mots suivants l’exil de 1939, suite à la défaite de la république espagnole qui déboucha, après trois ans de guerre civile, sur quarante ans de dictature franquiste :

“Elle [Ma mère] partit le matin du 20 janvier 1939, à pied, avec [ma soeur] Lunita dans un landau, et une valise noire où elle avait rangé deux draps et des vêtements pour sa fille.

Une dizaine de femmes et d’enfants l’accompagnaient. Le petit groupe rejoignit la longue cohorte de ceux qui fuyaient l’Espagne, encadrés par la 11ème division de l’armée républicaine. Ce fut ce que, pudiquement, on appela la Retirada.

Une colonne interminable de femmes, d’enfants et de vieillards, laissant derrière elle un sillage de bagages crevés, de mules mortes allongées sur le flanc, de pauvres hardes gisant dans la boue, d’objets hétéroclites emportés à la hâte par ces malheureux comme des fragments précieux de leur chez soi puis laissés en route quand l’idée même d’un chez soi avait totalement disparu des esprits, quand d’ailleurs toute pensée avait disparu des esprits.

Pendant des semaines, ma mère marcha du matin jusqu’au soir, garda la même robe et la même veste raides de boue, se lava à l’eau des ruisseaux, s’essuya à l’herbe des fossés, mangea ce qu’elle trouvait sur les chemins ou la poignée de riz distribuée par les soldats de Lister, ne pensant à rien d’autre qu’à mettre un pied devant l’autre et à s’occuper de sa fillette à qui elle imposait ce calvaire.

Bientôt elle abandonna le landau devenu trop encombrant et fit, d’un drap noué autour de ses épaules, un berceau pour Lunita, qui devint comme une partie d’elle même. C’est ainsi qu’elle avança, plus forte et plus libre maintenant qu’elle portait sa fillette contre son corps.

Elle eut faim, elle eut froid, elle eut mal dans les jambes et dans tout le corps, elle dormit sans dormir, tous ses sens en alerte, sa veste repliée en guise d’oreiller, elle dormit à même le sol, sur un lit de branches, dans des granges abandonnées, dans des écoles désertées et glacées, les femmes et les enfants tellement entassés les uns contre les autres qu’il était impossible de bouger un bras sans se heurter à d’autres. Elle dormit enveloppée dans une mince couverture marron qui laissait pénétrer l’humidité du sol ( ma mère : cette couverture tu la connais, c’est la couverture du repassage ), sa petite fille serrée contre sa poitrine, les deux jointes comme un seul corps et comme une seule âme, sans Lunita je ne sais pas si j’aurais continué.

Elle fut, malgré sa jeunesse, dans une fatigue sans nom, mais elle continua chaque jour à mettre un pied devant l’autre, ADELANTE ! l’esprit uniquement occupé à trouver les moyens de survivre, se jetant à terre ou dans un fossé dès qu’apparaissaient les avions fascistes, le visage écrasé sur le sol et son enfant contre elle, terrifiée de peur et suffocante à force de pleurer, son enfant à qui elle murmurait Ne pleure pas ma chérie , ne pleure pas mon poussin, ne pleure pas mon trésor, se demandant en se relevant couverte de terre si elle avait eu raison de faire subir cette apocalypse à sa fillette.

Mais ma mère avait dix-sept ans et le désir de vivre. Elle marcha donc pendant des jours et des jours son enfant sur le dos vers un horizon qui lui semblait meilleur de l’autre côté de la montagne. Elle marcha pendant des jours et des jours dans un paysage de décombres et atteignit la frontière du Perthus le 23 février 1939.

Elle resta quinze jours dans le camp de concentration d’Argelès-sur-mer dans les conditions que l’on sait, puis fut dirigée vers le camp d’internement de Mauzac où elle retrouva Diego, mon père.

Après maintes péripéties, elle finit par échouer dans un village du Languedoc, où elle dut apprendre une nouvelle langue (à laquelle elle fit subir un certain nombre d’outrages) et de nouvelles façons de vivre et de se comporter, pas pleurer.

Elle y vit encore aujourd’hui.”

 

Texte de Lydie Salvayre, Pas pleurer, p. 275 à 277, que j’ai illustré dans cet article avec plusieurs photos de la Retirada.

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