1 semaine, 1 récit. #VendrediLecture => La guerre civile espagnole dans la littérature française (Lydie Salvayre)

Extrait du roman Pas pleurer, de Lydie Salvaire (Prix Goncourt 2014), qui raconte, en français avec de nombreuses traces d’espagnol, la guerre civile et l’exil de sa mère.

Pages 68 à 71, décrivant la terrible épuration des sympathisants de la république, exécutés par les militaires soutenant le coup d’état à l’origine de la guerre civile (qui déboucha, après trois ans de conflit, sur une dictature de quarante ans)

“Des hommes sont raflés chaque soir dans des hameaux perdus, à l’heure où ils rentrent des champs. Des hommes qui n’ont tué ni blessé personne, dit Bernanos. Des hommes qu’il voit mourir avec une dignité et un courage qu’il admire. Des paysans honrados, semblables à ceux que nous connûmes dans l’enfance. Des paysans qui viennent d’obtenir légalement leur république et qui en sont heureux, tel est leur crime.

C’est le déclin du jour. L’air est plus frais sur la route qui conduit au village. Un paysan rentre chez lui, sa besace à l’épaule qui contient la gourde et le quignon de pain. Il est fatigué. Il a faim. Il a hâte d’arriver dans sa maison et de s’asseoir. Il a gaulé tout le jour les amandiers de don Fernando, un gros propriétaire terrien qui l’emploie pour une saison. L’épouse a disposé les écuelles sur la table, et au centre : le pain, le vin et la soupe chaude. Elle allume la lampe à huile et s’assied en attendant son mari dont la présence, aux approches de la nuit, la rassure contre les ombres noires qui s’allongent lentement sur le sol. Elle entend son pas familier qu’elle reconnaît entre mille autres. Mais avant même que son mari n’ait eu le temps de s’asseoir, une équipe d’épurateurs, dont certains n’ont pas seize ans, surgit dans la maison, et le fait monter à l’arrière d’un camion. C’est le dernier voyage. Le dernier paseo (la dernière promenade, c’est ainsi que l’on dit).

Parfois, les équipes d’épuration opèrent en pleine nuit. Des hommes frappent à coup de crosse à la porte du suspect, ou s’introduisent chez lui munis de passes. Ils se précipitent dans le salon endormi, fouillent avec des gestes hystériques les tiroirs de la commode, pénètrent d’un coup de pied dans la chambre conjugale et intiment à l’homme, réveillé en sursaut, l’ordre de les suivre pour une vérification. L’homme, qui essaie tant bien que mal de s’habiller, est poussé vers la sortie, ses bretelles dépassant sous les pans de sa chemise et, arraché des bras de sa femme qui pleure, Tu diras aux enfants que je. A coups de crosse dans le dos, on le fait grimper à l’arrière d’un camion où d’autres hommes, silencieux, sont assis tête baissée, les mains allongées sur leurs pantalons de coutil. Le camion s’ébranle. Quelques instants d’espoir. Puis le camion quitte la route pour s’engager sur un chemin de terre. On fit descendre les hommes. On les aligne. On les abat. […] Et comme si de rien n’était, toute l’Europe catholique ferme sa gueule. Devant cette hypocrisie immonde, Bernanos éprouve un dégoût innommable. J’éprouve le même, des années après.”

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