Quel enseignement avec les TICE? (2) état de la question des TICE dans l’enseignement des langues vivantes

Voir la partie 1 pour le début de ma réflexion.

La question des TICE a été traitée et re-traitée encore et encore, dans de telles proportions qu’il serait contre – productif de commencer par proposer une réflexion personnelle, le risque de redite étant extrêmement élevé.
De la même façon, il serait fort peu efficace de prétendre aborder un sujet aussi vaste de façon pertinente. Je me centrerai donc pour commencer sur la question des TICE et de l’enseignement des langues vivantes, et pour ne pas faire bêtement écho à ce qui aurait déjà été développé ailleurs, je commencerai par dresser un état de la question de l’enseignement des langues vivantes avec TICE.

Note : cet article a été publié simultanément ici et sur le blog du projet TICMooc, lancé avant-hier par un groupe d’enseignants de France et du Québec.

Les TICE et l’enseignement des langues vivantes: état de la question

Introduction

Que trouve-t-on sur le net à ce sujet? Quel est le discours tenu? Quels sont les objectifs?

  • Faire la promotion

Bien que le sujet soit très plébiscité depuis de nombreuses années (on notera par exemple qu’apparaissent dans la bibliographie plus bas des références ayant déjà sept ans), le premier constat frappant est que les auteurs des différentes contributions qui apparaissent en première page des résultats Google pour des recherches de type “TICE et langues”, “TICE et langues vivantes”, “enseignement TIC langues” (liste non exhaustive) jugent (ou jugeaient au moment de la rédaction) encore nécessaire de faire la promotion de l’utilisation des TIC, en en listant les avantages. Nombre d’études / de rapports / de réflexion vont quasi exclusivement dans ce sens, ce qui, malheureusement, n’apporte pas beaucoup de grain à moudre aux enseignants déjà convertis ou en passe de le devenir qui cherchent l’inspiration.

Par souci de temps et de clarté, je ne ferai pas de synthèse de ces arguments car les commenter n’apporterait pas grand chose, et que je ne souhaite pas glisser vers un débat “faut-il utiliser les tice et pourquoi? “, ce débat étant déjà très nourri sur le Web.

  • Faire le bilan

Nombre d’autres contributions tirent le bilan d’une expérience en classe (ou en dehors de la classe), qu’il s’agisse de la tenue d’un blog, de l’utilisation de mp3 ou de vidéos… Là encore, ces analyses ont l’avantage de permettre aux néophytes de se faire une idée de ce que l’utilisation des TIC concernée implique et apporte. Malheureusement, l’accent n’est que trop rarement mis sur la méthodologie employée, ce qui, encore une fois, ne permet pas de guider aisément l’enseignant qui désire adopter la même démarche.

  • Lister des outils, des ressources ou du matériel

Dans ce même état d’esprit de bilan, des études plus larges que les témoignages d’enseignants revenant sur leur propre pratique, dressent des listes de matériel utilisable, de sites web /applications ou de comment sont employées les TICE, mais, une fois encore, la liste (aussi longue soit-elle) résume souvent en quelques mots ce qui mériterait d’être développé de façon conséquente. Ainsi, la formule “recherche et production de travaux personnels (encadrés ou non)”, ou la formule “projection de vidéo”, ont-elles l’avantage d’être synthétiques, mais il faut reconnaître qu’elles demeurent trop vagues pour permettre à un collègue peu aguerri de passer à l’action.
Dans cette catégorie, on fera également figurer les listes de besoins matériels / conseils de configuration spatiale des classes et espaces de travail, qui est un sujet bien vaste, mais un autre sujet.
Note: la majorité des articles de mon propre blog trouvent leur place dans cette catégorie.

  • Proposer des exemples d’utilisation en classe

Il existe également des contributions qui proposent, à des degrés de détails divers, des pistes pour l’intégration des TIC en classe. C’est là, selon moi, le type références les plus intéressantes et c’est sur celles-ci que je souhaiterais essentiellement me concentrer.

Il est cependant regrettable de constater que ces contributions – là sont souvent très isolées et se répétant beaucoup entre elles sans toutefois être connectées, que ce soit au niveau des démarches individuelles d’enseignants présents sur le Web ou au niveau de la coordination des instances académiques. Ainsi, par exemple, on trouvera beaucoup de topos sur la question sur différents sites académiques, allant dans la même direction, sans mentionner les autres pages identiques et sans proposer de nouveauté particulière. A l’heure où inclure un lien hypertexte ne prend que quelques secondes, il est regrettable qu’il n’y ait pas plus de connexions visibles entre les sites académiques pour faciliter la navigation.
Les initiatives de regroupement d’exemples concrets (et développés) restent rares et/ou peu fournies.

On trouvera cependant trace d’un projet au stade de work in progress: la proposition de coup d’envoi a été lancée le 2 décembre 2013. Le cahier des charges pour 2014 porte sur la compréhension de l’oral (essentiellement lors de la nouvelle épreuve du baccalauréat. Le public visé est donc le cycle terminal) et la baladodiffusion.

Parallèlement, à ce jour, il existe déjà une centralisation de 744 contributions des différentes académies appelées traam soit travaux académiques mutualisés. Cet espace, regroupant les propositions des groupes de travail de chaque académie propose une banque de données d’applications d’enseignement avec TICE possibles en classe (ou, pour jargonner un peu, une banque de scénarii pédagogiques). Il s’agit d’Edu’bases Langues Vivantes destinée à “accompagner le développement des usages des tice”.

Parmi ces 744 contributions, combien sont des unités d’enseignement qui incluent les tice? Une minorité seulement. On notera tout d’abord toute une série de séquences sans tice, mais aussi certaines étiquetées à tort comme les utilisant, d’autres que j’écarte de moi-même car il ne s’ agit que de la diffusion d’un extrait de film sur DVD, des contributions qui consistent uniquement en la référence à un site Web, sans proposition d’exemple d’exploitation en classe…
Nous y reviendrons plus tard en présentant les véritables exemples d’utilisation disponibles.

Le champ des possibles des TICE dans l’enseignement des langues

Dans le premier article que j’ai consacré à la réflexion sur les TIC en classe, j’ai proposé un tableau avec classification des technologies en question.

Cliquez pour agrandir

A cette classification, j’aimerais ajouter celle opérée par Michel Pérez dès 2003 dans son rapport sur les Réseaux numériques (Pérez, Michel, rapport sur les Réseaux numériques et technologies d’information et de communication : nouvelles perspectives et enjeux pour l’enseignement des langues vivantes, 2003.).
Pages 1 et 2, il liste en effet cinq domaines d’utilisation des TICE en langues: techniques de la classe, travail individuel de l’élève, travail autonome de l’élève, relations internationales et correspondance scolaire, enseignement à distance sous toutes ses formes. En voici le détail:

1. Les techniques de la classe (…) trois aspects principaux:
1.1 utilisation de documents audio pour le décodage de l’oral, pour l’exposition à la langue et pour la compréhension approfondie de l’oral, 1.2 utilisation de documents visuels, de documents vidéo (vidéo en réseau ou vidéo-projeté), de DVD vidéo-projeté ou de CDRom, pour déclencher les actes de parole, pour explorer des champs lexicaux, pour mettre en oeuvre des fonctions langagières sur la base des situations observées, enfin pour prélever des informations propres à développer les compétences culturelles (…) 1.3 enregistrement des élèves avec du matériel audio ou multimédia.

2. Le travail individuel de l’élève: exercices d’application (…) et d’entraînement oral (audition, prononciation), réinvestissement, re brassage, approfondissement par des travaux à partir de documents multimédia fabriqués par le professeur, prélevés en ligne ou sur CDRom mettant en oeuvre l’ensemble des compétences acquises : compréhension de l’écrit, compréhension de l’oral, compétences culturelles, expression écrite, expression orale).

3. Le travail autonome de l’élève : recherche et production de travaux personnels (encadrés ou non), utilisant des ressources en ligne (…)

4. Les relations internationales et la correspondance scolaire : échange d’informations, de courrier, de documents audio, vidéo, iconiques

5. L’enseignement à distance sous toutes ses formes : enseignement non présentiel, enseignement hybride, c’est à dire associant présence de l’enseignant et utilisation de ressources à distance, tutorat…

Si cette classification (qui date de 2003, les potentialités ayant explosé depuis) n’est pas exhaustive car n’y figurent pas plusieurs catégories d’outils que je répertoriais dans mon premier billet (cat. 1, 4, 7 notamment) elle a l’avantage de distinguer l’autonome de l’individuel, et c’est une nuance qui me semble intéressante et que j’aimerais inclure dans mon index des pratiques.

Deux niveaux d’utilisation différents

Dans l’utilisation individuelle par l’élève, l’approche est mécanique. L’outil en soi n’a pas grand intérêt et pourrait fort bien être remplacé par un autre. Le baladeur mp3 qui permet l’écoute de la piste audio de compréhension orale, par exemple, pourrait être un dictaphone numérique, une tablette avec un fichier son enregistré, un ordinateur avec casque (…) sans que cela ne change la nature de la tâche (compréhension orale), les compétences travaillées (comprendre un message, savoir en résumer les grandes lignes par écrit ou à l’oral, par exemple), les connaissances mobilisées ou apportées (une publicité pour une voiture restera toujours une publicité pour une voiture même écoutée sur un autre support). Par ailleurs, dans cette utilisation individuelle, le lien entre l’outil utilisé et le contenu des apprentissages est moins étroit que dans l’utilisation autonome: à niveau de difficulté linguistique équivalent, que le document audio traite de l’industrie automobile, de la guerre de Sécession ou du développement durable, l’élève fera à peu de choses près la même utilisation de l’outil. Les élèves feront tous la même utilisation de l’outil, bien qu’à des vitesses / fréquences d’écoute différentes.
Non plus en situation de réception mais en situation de production (s’enregistrer pour raconter quelque chose, par exemple), là encore, l’élève A et l’élève B, chacun à leur rythme, s’y prendront presque pareil, l’un se “relisant” peut-être davantage que l’autre…

Dans l’utilisation autonome, en revanche, la nature de l’outil revêt une importance particulière:
1. La tâche à effectuer variera selon l’outil.
Est-ce un diaporama – suite de diapositives fixes – qu’il faut produire ou une seule et unique affiche? Ou encore est-ce une présentation – diaporama avec contenu animé?
De part les grandes potentialités qu’ils offrent, les outils permettant ce genre d’activité sont d’une utilisation plus complexe pour nos élèves, ce qui implique une sélection de tel outil plutôt que tel autre beaucoup plus motivée que pour l’exemple donné plus haut de la compréhension de l’oral ou de l’enregistrement d’un message (oral lui aussi).
L’élève n’opérera pas de la même manière selon l’outil choisi / proposé par l’enseignant et la nature même de la tâche s’en trouve modifiée.
2. L’élève ne procédera pas à l’identique de la démarche de son camarade (X rédigeant d’abord tout le contenu textuel du diaporama avant de le répartir par diapositive puis de chercher des images adaptées, Z rédigera la première légende et complétera avec l’image avant de passer à la diapo suivante, etc.)

 

Retour au champ des possibles

L’enseignement actuel des langues vivantes se base sur la pratique de cinq activités différentes appelées activités langagières: la compréhension et l’expression de l’oral et celles de l’écrit (cela fait quatre), l’expression orale se subdivisant.
L’écrit et les TICE s’épousent parfaitement, que ce soit pour le travail de la compréhension ou celui de l’expression. La compréhension orale se marie également très bien avec l’emploi des TICE. Il en est de même pour l’expression orale dite en continu (je ne trouve pas que la formule soit la plus heureuse, ce type d’expression pouvant être très bref), dans laquelle l’élève s’exprime sans recevoir de réponse d’un ou plusieurs interlocuteurs. Les choses ne se compliquent qu’avec la question de la dernière activité, celle de l’expression orale en interaction qu’il est beaucoup plus compliqué de pratiquer avec les TICE.
Avant d’entrer dans des considérations plus concrètes (quoi faire, avec quels outils), voyons pourquoi.

Le problème de L’EOI (Expression orale en interaction)

Difficile de faire accomplir de l’EOI à un élève en travail individuel ou autonome. En effet, il n’y a pas de vraie interaction si l’on utilise des éléments pré-enregistrés qui ne tiennent pas compte des réponses/questions de l’élève, et une véritable interaction par le biais des tice pose des problèmes de matériel et de partenaires. L’exercice est donc difficile à mettre en place et/ou coûteux.
Voyons néanmoins ici un exemple, techniquement réalisable et intéressant d’EOI véritable et spontanée mais qu’il est impossible de mettre en œuvre seul avec sa ou ses classes ou avec peu de financement.

Afin d’être le plus utile possible au plus grand nombre, je me concentrerai (du moins, dans un premier temps) sur les propositions d’applications accessibles au plus grand nombre, laissant donc de côté les initiatives qui, si elles n’en demeurent pas moins très intéressantes, sont de par leur coût réservées à quelques happy few. A venir d’ici quelques temps dans un autre billet…

__________________________

Bibliographie consultée lors de la rédaction de cet article, hors sites académiques (ordre chronologique)

– Bertrand, Claude, Les enjeux pédagogiques des TICE, questions pour un usage raisonné, 2001.

– Pérez, Michel, rapport sur les Réseaux numériques et technologies d’information et de communication : nouvelles perspectives et enjeux pour l’enseignement des langues vivantes, 2003.

TICE et compétences, actes du colloque Cyber-langues, Perpignan, 2007.
– Pross, Nathalie, Langues étrangères: pourquoi utiliser les TICE?, 2007.

TICE et langues : de l’expérimentation à la généralisation, actes du colloque Cyber-langues, Dijon, 2008.

– Malavaux, Odile et Mazaudier, Michel, Les apports de la baladodiffusion dans les apprentissages et l’évaluation des compétences langagières des élèves, 2008.
– Documents et actes du colloque ePrep 2008: les TICE, pour quelle efficacité pédagogique?

– Etude sur l’impact des technologies de l’information et de la communication (TIC) et des nouveaux médias sur l’apprentissage des langues, EACEA, 2007/09, rapport final, Commission européenne, 2009.

Le développement des usages des TICE dans l’enseignement secondaire, synthèse de trois années de travaux réalisés dans le cadre du programme « usages » de la sous-direction des technologies de l’information et de la communication pour l’Education, Ministère de l’Education nationale, 2009.

Pratique de l’oral en Langues vivantes : le rôle des TICE, actes du séminaire national, Paris, 2009.

– Actes du Colloque Cyber-Langues de Reims, 25 août 2009, TICE et pratiques au quotidien.

– Devauchelle, Bruno, Culture, Education, Technique, quels changements ?, 2009.

– Rapport Modalités et espaces nouveaux pour l’enseignement des langues, rapport de l’IGEN, 2010.

Langues et TICE : Sources, ressources et convergence, actes du colloque Cyber-langues, Pau, 2010.

– Lherete, Annie, TICE et langues vivantes, vers de nouvelles modalités d’apprentissage, vers une nouvelle pédagogie, texte de l’intervention lors de la journée des langues, Pau, 2010.

– Tricot, André, Grâce aux tice, une école plus efficace ? A voir…, Cahiers pédagogiques de septembre octobre 2010.

– Muller, François, Les tice sont ils solubles dans l’enseignement?

– Lebrun, Marcel, La pédagogie numérique, entre mirage technologique et virage pédagogique, 2012.

– Rapport de la mission parlementaire Fourgous, Apprendre autrement à l’ère numérique, 2012.

– Alminoff, Alexandra, La place de l’écrit des élèves en enseignement d’exploration d’économie gestion, 2012.

– Vaufrey, Christine, Les TICE, concurrentes ou alliées de l’enseignant ?, 2012.

– Leguay, Olivier, TICE : un enseignement renouvelé en profondeur, 2012.

– Leroux, Yann, Professeurs, voilà une raison suffisante d’utiliser l’internet, 2014.

Laisser un commentaire